Le Rhône, artère verte du canton
Lorsque l’on évoque la randonnée à Genève, les regards se tournent spontanément vers le Salève ou le Jura. Le Rhône, pourtant, trace à travers le canton un itinéraire pédestre remarquable, souvent méconnu des Genevois eux-mêmes. Depuis la Jonction — ce point mythique où l’Arve aux eaux grises se mêle au Rhône turquoise sorti du Léman — jusqu’au barrage de Verbois et au-delà vers Chancy, le fleuve serpente sur une trentaine de kilomètres à travers des paysages d’une diversité étonnante : gorges boisées, prairies alluviales, falaises de molasse, îlots de gravier colonisés par les oiseaux.
Le sentier du Rhône, balisé par le canton, permet de parcourir l’essentiel de ce tracé à pied. Plusieurs variantes et boucles offrent la possibilité d’adapter la distance et la difficulté à ses envies. Le dénivelé reste modeste — nous sommes ici en plaine, entre 360 et 400 mètres d’altitude — mais le terrain est parfois accidenté, avec des passages en sous-bois où racines et humidité exigent de bonnes chaussures.
De la Jonction au Bois de la Bâtie : le prologue urbain
Le départ le plus naturel se fait à la pointe de la Jonction, accessible depuis le quartier de Plainpalais en quelques minutes de marche. Ce confluent est l’un des spectacles hydrologiques les plus saisissants d’Europe : par beau temps, la ligne de démarcation entre les deux cours d’eau — l’un d’un bleu profond, l’autre chargé de limon — est visible sur plusieurs dizaines de mètres avant que les eaux ne se mélangent. Le phénomène, documenté depuis le XVIIIe siècle par les naturalistes genevois, attire aujourd’hui photographes et promeneurs en toute saison.
En longeant la rive gauche du Rhône, on gagne rapidement le Bois de la Bâtie, l’un des parcs les plus anciens de Genève. Aménagé au XIXe siècle sur une ancienne propriété privée, il abrite un petit parc animalier gratuit et des sentiers ombragés qui surplombent le fleuve. La passerelle suspendue qui enjambe le Rhône à cet endroit offre un point de vue vertigineux sur les gorges — un avant-goût de ce qui attend le marcheur en aval.
Variante par la rive droite
Ceux qui préfèrent la rive droite peuvent emprunter le sentier qui part de Saint-Jean et longe le fleuve en direction du barrage du Seujet. Ce tronçon, plus urbain, donne à voir l’impressionnante infrastructure hydraulique qui régule le niveau du lac Léman — un ouvrage dont l’histoire remonte aux premiers aménagements du XIXe siècle.
Les gorges du Rhône : de Vernier à Aire-la-Ville
C’est au-delà de Vernier que la randonnée prend véritablement sa dimension naturelle. Le Rhône s’enfonce dans un vallon boisé, bordé de falaises de molasse qui peuvent atteindre une trentaine de mètres de hauteur. Le sentier, tantôt en surplomb, tantôt au niveau de l’eau, traverse une forêt alluviale où prospèrent érables, frênes, tilleuls et, par endroits, des peupliers noirs d’une envergure impressionnante.
Ce secteur est classé zone naturelle protégée par le canton. La faune y est abondante : hérons cendrés, martins-pêcheurs, cormorans, et parfois un castor dont les traces de passage — troncs rongés en forme de sablier — sont repérables sur les berges. Le castor a fait son retour dans le Rhône genevois dans les années 1990, après plus d’un siècle d’absence, un succès de conservation qui fait la fierté des biologistes locaux.
Au détour d’un méandre, le Rhône offre parfois des plages de galets où le temps semble suspendu. On se croirait loin de tout, à des heures de la ville — et pourtant, le centre de Genève n’est qu’à vingt minutes.
Le barrage de Verbois et ses environs
Le barrage de Verbois, mis en service en 1943, constitue un repère majeur du parcours. Cet ouvrage hydroélectrique, le plus important du Rhône genevois, a créé en amont une retenue d’eau qui forme un lac étroit aux allures de fjord. Les berges y sont particulièrement agréables au printemps, lorsque les sous-bois se couvrent d’ail des ours dont le parfum caractéristique embaume les sentiers.
En contrebas du barrage, la passe à poissons aménagée par les Services industriels de Genève (SIG) permet d’observer, en saison, la remontée de truites et d’autres espèces. Un panneau didactique explique le fonctionnement de cet équipement, symbole des efforts consentis pour concilier production d’énergie et préservation de la biodiversité.
Depuis Verbois, le marcheur peut poursuivre en direction d’Aire-la-Ville et de Cartigny, où le patrimoine villageois mérite une halte. Le temple de Cartigny, construit au XVIIe siècle, et les anciennes maisons vigneronnes du bourg témoignent de l’histoire agricole de cette partie du canton.
De Cartigny à Chancy : la frontière au bout du sentier
La section qui relie Cartigny à Chancy constitue la partie la plus sauvage et la moins fréquentée de l’itinéraire. Le Rhône y décrit de larges méandres à travers une plaine alluviale bordée de forêts. Les sentiers, moins aménagés qu’en amont, traversent des prairies fleuries au printemps et des bois de chênes en automne. Le silence y est frappant, à peine troublé par le chant des oiseaux et le murmure du fleuve.
Chancy, terme de la randonnée, est la commune la plus à l’ouest de la Suisse. Un panneau commémoratif, planté près du pont frontalier, rappelle cette particularité géographique. Le village, calme et préservé, dispose de quelques possibilités de restauration pour reprendre des forces avant le retour — en bus, de préférence, à moins de vouloir refaire le chemin en sens inverse.
Durée et logistique
- Distance totale (Jonction – Chancy) : environ 28 km, soit 7 à 8 heures de marche effective.
- Découpage suggéré : en deux ou trois étapes, avec retour en transports publics (bus TPG). Les arrêts de bus sont accessibles depuis plusieurs points du parcours (Vernier, Aire-la-Ville, Cartigny, Avully, Chancy).
- Équipement : chaussures de randonnée basses, eau en quantité suffisante (peu de points d’eau potable sur le parcours), protection solaire en été.
- Meilleure saison : avril à juin (floraisons, oiseaux migrateurs, températures clémentes) et septembre-octobre (couleurs automnales, lumière rasante).
Boucles courtes pour marcheurs pressés
Pour ceux qui ne disposent que d’une demi-journée, plusieurs boucles permettent de goûter au charme du Rhône sans s’engager dans la traversée complète :
La boucle du Moulin-de-Vert, au départ du parking de la réserve naturelle éponyme, propose un circuit d’environ deux heures à travers forêt alluviale et prairies. C’est l’une des réserves naturelles les plus remarquables du canton, et le sentier y est bien balisé.
La boucle de Peney, sur la rive droite, traverse le vignoble de Peney-Dessus avant de descendre vers le fleuve et de remonter par les gorges boisées. Comptez environ une heure trente pour ce parcours qui mêle agréablement vignes et nature sauvage.
Enfin, la promenade du barrage de Verbois, accessible depuis le village de Russin, offre une balade facile d’une heure le long de la retenue, dans un cadre paisible et verdoyant.
Pour aller plus loin
Le Rhône genevois ne représente qu’une facette du réseau de sentiers pédestres du canton. Les amateurs de nature trouveront dans notre article sur les réserves naturelles genevoises de quoi prolonger l’exploration, tandis que la rubrique Balades & Nature recense d’autres itinéraires entre Genève et le Léman. Pour ceux qui souhaiteraient combiner marche et gastronomie, une halte dans l’un des villages traversés — Russin, Cartigny, Avully — peut être l’occasion de découvrir les tables du terroir local.